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Laurent de Wilde, The Present
Electrisé par ses récentes explorations musicales, Laurent de Wilde revient avec gourmandise à sa formation fétiche, le trio.
Reprenant la piste là où il l'avait laissée au siècle dernier avec Spoon-A-Rythm, Laurent insuffle dans son jazz acoustique une généreuse maturité qui évolue sans peine d'un intimisme lyrique en aérienne suspension à des groove sans concessions.
Ses compagnons Laurent Robin (Michel Jonasz, Hymne au Soleil, Michel Portal) et Darryl Hall (Hank Jones, Geri Allen, Baptiste Trotignon), d'une grande ouverture musicale, sont les parfaits complices de ce véritable projet de groupe, original et fécond. Autant cadeau qu’ hymne au jazz d’aujourd’hui, l’album s’appelle : The Present (Nocturne)
Laurent de Wilde : The Present
Laurent de Wilde réactive son trio.
Restée en suspens durant ses récentes explorations électroniques, cette formation fétiche était attendue avec impatience par ses amateurs de jazz acoustique.
Des années ont passé, et trois albums électro, depuis Spoon-a-Rythm et les Victoires de la Musique. De longues heures passées devant les ordinateurs, samplers et autres claviers, qui ont contraint Laurent à aborder la musique sous un angle différent.
Enrichi de cette expérience, il insuffle aujourd'hui à son nouveau trio une chaleur et une liberté profondément originales.
Tout d'abord en reprenant des titres de son répertoire électro, The Present et Move On, et en les transfigurant dans un univers purement acoustique. Le résultat est surprenant tant ces titres semblent avoir été écrits pour un trio : ils évoluent sans peine d'un intimisme mélodique en aérienne suspension à des grooves sans concessions qui rappellent combien une telle formation peut être souple et vivante.
Laurent n'oublie pas non plus ceux qui l'ont ouvert à d'autres horizons musicaux, et offre avec One for Ernie un coup de chapeau au guitariste Ernest Ranglin, véritable fondateur du reggae jamaïcain, qui l'accueillit quelques temps dans son groupe.
Mais c'est sans doute avec Quiet - Not Quite que le trio se lance dans son aventure la plus profonde, en entonnant cet hymne nostalgique, puis en le démontant pièce par pièce pour le retrouver enfin dans sa simplicité originale. En contrepoint, Up And Down propose une alternance malicieuse entre une mélodie de deux notes toute en retenue et une impérieuse explosion rythmique.
Cerise sur le gâteau, à la rythmique inspirée et profonde de Laurent Robin (Michel Jonasz, Hymne au Soleil, Michel Portal) et Darryl Hall (Hank Jones, Geri Allen, Baptiste Trotignon), s'invite pour deux titres (Fleurette Africaine, très africaine et The Club, très européen) l'ancien compère de Laurent de passage à Paris le soir même au New Morning, Dion Parson, dont la complémentarité avec le jeu de Robin révèle un trésor de finesse et de musicalité.
En clôture de l'album, un blues très lent, Late Late Blues, nous fait entendre en toute quiétude le son intime et vrai de cette session, sans réverbération ni artifices, qui donne à l'auditeur l'impression d'être assis en studio juste derrière le pianiste.
On entend de tout dans cet album : du groove, du blues, du reggae, du swing, du free, mais jamais le trio ne quitte cette unique et compacte sonorité qui habite chacun de ses élans. Authentique trio d'un jazz d'aujourd'hui ouvert au monde et curieux de tout, l'orchestre de Laurent semble illustrer les paroles qu'écrivait la poétesse Dana Bryant pour The Present il y a quelques années :
"Yesterday is history, tomorrow is a mistery. But today is a gift. That's why they call it : The Present
(Hier, c'est l'Histoire, et demain est un mystère. Mais aujourd'hui est un cadeau. C'est pour çà qu'on l'appelle : le Présent) ____________________________________
PC PIECES
Quelques mots sur les origines, contrariétés et réalisation de cet album
Longtemps je me suis couché de pas très bonne heure avec en tête ce projet de faire un album de piano solo « traité ». J’ai toujours aimé les sons produits par mon instrument, avec le sentiment que, bien que source de bien des plaisirs, l’utilisation de ses touches n’en était qu’une application limitée. Le cadre métallique (qui supporte plusieurs tonnes de tension) la table d’harmonie (l’âme boisée du piano), le chevillage, les feutres, les cordes, le couvercle, en fait tous les petits coins du piano aspirent à rendre leur son, plus personnel que celui que leur assigne clairement un clavier bien tempéré. Pour peu qu’on les frappe ou les caresse, ils sont tous prêts à chanter.
Ce qui m’intéressait particulièrement dans un tel projet, c’était de jouer avec moi-même et de pouvoir me superposer sur plusieurs pistes en vue d’un véritable travail orchestral. L’idée n’est pas neuve, et parmi toutes les expérimentations existantes dans ce domaine, je chéris particulièrement les « Conversations with myself » de Bill Evans et le « Solo quartet » de Bobby Hutcherson. Cependant il s’agissait là de disques réalisés en studio, impossibles pour des raisons techniques à exécuter en public et d’une seule traite.
Celui dont je rêvais devait pouvoir être joué en live. Je ne voulais pas me lancer à nouveau dans un travail de « musique recomposée » à l’ordi. Je voulais pouvoir fabriquer cette matière en direct, en faire un vrai matériel d’improvisation à jouer en concert. Les progrès inouïs de l’électronique me donnaient enfin la possibilité de réaliser ce vieux rêve. Quand j’étais môme, je pensais qu’en l’an 2000 toutes les voitures voleraient et que je pourrais réaliser ce projet de piano traité. Au moins, pour le piano, c’est fait.
Je me donnai donc trois règles : 1. TOUS LES SONS DOIVENT PROVENIR DU PIANO ; 2. TOUS LES SONS DOIVENT ÊTRE ENREGISTRÉS EN DIRECT ; 3. TOUTE LA MUSIQUE DOIT ÊTRE JOUABLE D’UNE SEULE TRAITE.
Un Steinway B centenaire au son généreux, une paire de micros Schoeps, deux tranches de Neve, une carte son Motu et un Mac : j’avais sous la main tout ce qu’il fallait pour passer à l’acte.
J’ai commencé par m’équiper d’un pédalier que je reliai à mon ordinateur afin de m’enregistrer et me boucler dans un programme adapté. Au bout de quelques semaines je dus vite déchanter : d’un point de vue esthétique, l’horizon était entièrement bouché par trois décennies de guitaristes qui faisaient la même chose avec leurs pédales de guitaristes et même si les sons que je tirais du piano étaient plus variés (bois, feutre, métal), de toute façon j’arrivais après la bataille.
Bon, là, il s’agissait d’un ordinateur et non de pédales, et donc le traitement des sons pouvait trouver des expressions plus abouties, mais cela supposait que je m’occupe de l’ordi en plus du piano, et je devais gérer un incessant aller-retour entre les deux pour pouvoir sortir quelque chose d’intéressant, et ce encore au prix de longs moments de boucles à vide.
J’arrivai donc à la conclusion que ce fameux solo, si je voulais que ça fonctionne, il allait falloir que je le fasse à deux. Il se trouve que je connaissais en la personne d’Otisto 23 le parfait compagnon pour un tel projet : pianiste reconverti en ingé-son, expérimentateur électronique de la première heure et rompu à l’exercice de la musique en live avec un ordi, il accueillit le projet avec enthousiasme. Le principe d’enregistrer et de traiter un piano en direct sur un ordinateur représentait pour lui un défi à son agilité musicale qui le plaçait tout simplement dans la position d’un d’improvisateur concertant… déconcertant !
Nous étions au printemps 2005 et c’est à cette époque que Xavier Prévost m’appela pour me proposer une date en octobre dans le cadre de ses concerts à Radio France pour France-Musique. « Quelque chose de différent » me demanda-t-il. Je lui décrivis brièvement le projet que j’avais en tête et il me répondit que l’idée lui convenait parfaitement. J’appelai Otisto pour lui proposer le concert, il était libre et partant. Le projet était en route, il n’y avait plus qu’à se mettre au travail.
Dans un premier temps je rassemblai pour le répertoire ce qui pouvait être sauvé de mes laborieuses expériences solitaires. Puis j’écrivis de nouveaux morceaux qui devaient pouvoir coller au concept. Enfin avec Otisto, nous organisâmes une première session de quelques jours pour voir jusqu’à quel point le projet était réalisable.
Persuadé que pour s’en sortir vivants il nous faudrait des repères structurels forts, j’organisai le répertoire, finalement, comme n’importe quel autre de mes concerts, avec des mélodies, des formes, des conventions, etc. Du coup Otisto avait le rôle un peu ingrat de sauter d’une piste à l’autre selon une logique musicale plus pianistique qu’informatique, mais il fallait bien commencer quelque part.
C’est selon cet arrangement que nous affrontâmes l’auditorium Charles Trenet au mois d’octobre 2005. Otisto avait amené sa tour PC, plus son portable pour des tâches de traitement de son spécifiques. Nous étions nerveux et inquiets, car nos répétitions du mois de septembre avaient été certes productives, mais loin des résultats escomptés, surtout du point de vue de la puissance de traitement de l’ordinateur. À tout moment nous courions le risque de boguer et nos sessions étaient parsemées d’incidents sonores inquiétants qui allaient du craquement électronique au bon vieux larsen d’effet.
Aussi quand au grand jour le concert fut achevé, nous étions partagés entre le soulagement qu’aucune catastrophe n’avait brutalement interrompu le spectacle et la frustration de n’avoir pu utiliser que très timidement nos possibilités créatives. Sans doute une étape importante et nécessaire, mais indéniablement irritante. Par bonheur, le vidéaste Antoine Imbert avait capté ce concert et, une fois monté à l’image, l’affaire était moins pitoyable que dans notre souvenir (on peut d’ailleurs le voir sur mon site).
Bien décidés à ne pas en rester là, nous décidâmes avec Otisto d’organiser une nouvelle session, mais selon la logique inverse, c’est à dire en coulant le piano dans l’ordi. Voir ce qui était possible en live, voir jusqu’où on pouvait aller dans le traitement instantané d’un son donné. Ce qui tombait bien, c’est qu’entre-temps j’avais enregistré un album en trio qui reprenait l’essentiel de mon répertoire solo (ce qui arrive quand on court deux lièvres à la fois). Pour le contenu musical, il fallait donc repartir de zéro.
Commencèrent alors des sessions longues et fluides, où je jouais très peu de piano et où Otisto explorait patiemment dans son ordi les possibilités et exigences de ce format. Du coup se mit à émerger une pâte sonore beaucoup plus riche et spontanée. Le piano se révélait un formidable puits de sons pour peu qu’on prenne le temps de le travailler comme il fallait. Un seul problème : on partait dans tous les sens, ça ne faisait pas vraiment de musique, mais une promesse de musique qu’il fallait maintenant organiser.
Après le tout-piano puis le tout-ordi, nous devions trouver un équilibre qui nous permettrait de créer un répertoire en avançant sans trop réfléchir ni perdre de temps, dans un rapport instrumental réellement intuitif. Depuis plusieurs mois Cyril Roux chez Nocturne, emballé par le projet, nous poussait à l’enregistrer avant la fin de l’année ; nous étions au mois de mai, rendez-vous fût donc pris avec Otisto au mois de novembre pour une troisième et dernière session.
Cette fois-ci, c’était sans filet. Aucun morceau n’était préparé, mais Otisto avait continué d’optimiser son équipement (adjonction de contrôleurs midi, upgrade du processeur) et de se familiariser avec le merveilleux logiciel d’Ableton que nous utilisions pour le projet, fort judicieusement intitulé « Live ». Nous abordions ces quelques jours avec pour tout bagage nos trois règles, une solide expérience technique et l’envie d’aller à des endroits où nous n’avions pas mis les pieds jusqu’à présent.
La musique présente dans cet album provient de cette session. En plus de mes mains, j’ai utilisé des baguettes, des balais, des mailloches, de la patafix, des balles (mousse, celluloïd), des jouets pour enfants, des tubes en caoutchouc, des tickets de métro, du gaffeur, un bâton de pluie, plus deux ou trois petits objets dont j’ai oublié l’existence.
De son côté, Otisto a déployé une batterie impressionnante d’effets qui traitent le son en instantané avec une grande puissance. À peine effleuré-je le clavier dans le grave qu’une basse résonne, filtrée, deux octaves en dessous. Une promenade des ongles dans les cordes soulève une fanfare d’harmoniques. D’un clic, je sature à bloc et deviens guitar hero. Et tous ces sons s’engouffrent dans l’ordi où ils sont pesés, triés et posés sur l’étagère, prêts à resurgir au bon vouloir de leur maître, qui en organisant leur répétition, construit la musique en avançant !
Au fil des enregistrements, nous sommes allés de plus en plus vite ; les idées coulaient plus facilement et se réalisaient sans encombres. La seule contrainte qui nous restait était de ne pas utiliser plusieurs fois de suite les mêmes effets, les mêmes constructions… Aussi quand il fut temps d’arrêter et de repartir chacun à nos activités, nous avions l’impression de seulement commencer à nous amuser… Un excellent moteur pour jouer cette musique en concert !
La session achevée fut donc adressée à Berlin chez Moritz Von Oswald qui la passa au peigne fin de son écoute renommée et en fit un superbe master au son ( je le cite) « puissant quand il le faut + intime aux bons endroits »
Du coup, il nous fallait pour ce projet spécial un support spécial. Pour un duo, le dual disc semblait parfaitement indiqué. Nous avons donc demandé à Bernard Filipetti s’il accepterait de réaliser une heure d’images inspirées de cet enregistrement selon un principe identique au nôtre : dériver sans contrainte au fil de l’imaginaire et chercher les noeuds de résonance magique entre la matière et son double numérique. À ma grande surprise (et mon grand plaisir), il a accepté !
Entretemps, nous donnions en avant-première à l’Opéra de Lyon notre premier concert sur ce répertoire. Antoine Imbert et Cédric Delport étaient sur scène avec nous pour projeter des images en grand écran captées sur le vif. Qu’à cela ne tienne ! Que l’on mette ce concert sur le DVD ! Il reste de la place !
D’ailleurs, puisqu’on y était, pourquoi ne pas faire un livret de quarante pages ? Merci à Renaud Barès d’avoir mis en image et en forme ces interminables divagations qu’il va d’ailleurs bien falloir abréger, faute de place.
Alors, ami lecto-spectatauditeur, maintenant que tu sais tout, prends une inspiration, mets la galette dans le sens qui te plaît (surtout celui ou celle qui a tout sauté pour lire ici) et laisse-toi aller au plaisir avec la musique pour seul guide.
Accordialement, Laurent de Wilde.
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